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02 · Couleurs

Psychologie des couleurs : ce que chaque couleur évoque en communication

25 octobre 20268 min de lecturePar la rédaction

Nuancier et échantillons de papier colorés étalés sur une table de travail de bureau de création

Le bleu rassure, le rouge excite, le vert apaise : ces formules reviennent d’un site à l’autre, sans que personne dise d’où elles viennent. La psychologie des couleurs, qui étudie comment une teinte influence les jugements, les émotions et les comportements, repose pourtant sur un socle plus fragile que ces listes ne le laissent croire. Pour une petite entreprise qui choisit la teinte de son enseigne, de son site ou de ses cartes de visite, l’enjeu est de ne pas payer un cliché au prix d’une décision de marque.

En bref

  • La signification des couleurs n’est pas universelle : elle repose surtout sur des associations apprises, qui varient selon la culture, l’époque et le contexte, et les effets mesurés en laboratoire restent limités et dépendants de conditions précises.
  • En marketing, les teintes sont liées à des traits de personnalité de marque, par exemple l’excitation pour le rouge et la compétence pour le bleu, mais cela décrit des tendances de perception, pas des règles.
  • Les chiffres spectaculaires sur le poids de la couleur dans un jugement, comme « 62 à 90 % », ne reposent sur aucune méthode détaillée.
  • Pour une marque, mieux vaut partir de la personnalité voulue et des couleurs déjà occupées dans son secteur, puis tester les teintes sur les vrais supports.

Que démontre la recherche sur l’effet des couleurs ?

La recherche démontre que la couleur influence certains jugements dans des conditions précises, mais pas qu’une teinte produise partout le même effet. Dans une revue publiée en 2015 dans la revue Frontiers in Psychology, le psychologue Andrew Elliot qualifie le domaine d’être « à un stade naissant » et rappelle que de nombreux travaux anciens souffraient de défauts de méthode : couleurs mal contrôlées, participants daltoniens non écartés, échantillons trop petits. Les petits échantillons surestiment couramment les effets, et leurs résultats restent préliminaires.

Le cadre théorique le plus cité, celui d’Elliot et Maier (2012), distingue deux origines. Certaines réponses viennent de l’association répétée d’une couleur avec une idée ou une expérience. D’autres reposent sur une prédisposition biologique que l’apprentissage social renforce et façonne. Dans les deux cas, le contexte physique et psychologique dans lequel la couleur est perçue modifie son sens.

Côté marketing, l’étude de référence est celle de Lauren Labrecque et George Milne (Journal of the Academy of Marketing Science, 2012). Menée en quatre expériences, elle relie des teintes à des dimensions de personnalité de marque et conclut que la couleur influence la sympathie et la familiarité perçues d’une marque.

Que signifient les couleurs en France, selon l’histoire et les enquêtes ?

Les évocations les mieux documentées en France viennent de l’histoire des symboles et des sondages d’opinion, bien plus que de tests de laboratoire. Le tableau reprend celles que l’historien Michel Pastoureau et la presse qui le cite permettent d’établir.

CouleurCe que l’histoire ou les enquêtes documententNuance à connaître
BleuIgnoré dans les sociétés grecques et romaines, il devient « la couleur reine » à partir du XIIIe siècle, lié à la Vierge puis aux rois de France, dont l’azur semé de fleurs de lys.Sa place actuelle est récente à l’échelle de l’histoire : son prestige n’est pas inscrit dans la teinte.
RougeSymbole de puissance, de richesse et de majesté dans l’Antiquité, il prend au Moyen Âge une forte dimension religieuse, évoquant le sang du Christ comme les flammes de l’enfer ; au XVIe siècle, les morales protestantes partent en guerre contre lui.Une même teinte a porté la majesté, la foi et le péché : son sens dépend de l’époque et du contexte.
VertÀ la Réforme, au XVIe siècle, il est rangé avec le rouge et le jaune parmi les « mauvaises » couleurs.Il arrive aujourd’hui en deuxième position des préférences des Européens, derrière le bleu.
JauneMême statut de « mauvaise » couleur à la Réforme.Il ne recueille que 2 % des suffrages dans les sondages cités en 2010 : à manier avec parcimonie en couleur dominante.
Noir et blancAvec le rouge, seuls vrais colorants de l’Antiquité ; à la Réforme, noir, blanc, gris et bleu sont jugés « honnêtes ».Cette sobriété est un héritage historique, pas une loi de perception.
Marron et violetAvec le jaune, ils comptent parmi les couleurs que les Européens aiment le moins.Un faible score de préférence n’interdit pas un usage pertinent, mais demande de soigner les associations.

Quelles idées reçues sur les couleurs ne tiennent pas ?

Trois idées reçues reviennent sans cesse : chaque couleur porterait un sens universel, une teinte suffirait à déclencher un achat, et la couleur pèserait pour l’essentiel d’un jugement. Aucune n’est établie.

La troisième s’appuie sur un article de Satyendra Singh paru dans Management Decision en 2006, dont le résumé affirme que les gens se forgent une impression en 90 secondes et que 62 à 90 % de cette évaluation tient à la seule couleur. Cette fourchette est énoncée sans méthode ni donnée détaillée dans le résumé, et elle porte sur une première impression, non sur la décision d’achat.

La première idée reçue ne résiste pas non plus. Pour Elliot, tous les effets de couleur dépendent de conditions telles que la culture, le sexe, l’âge, la nature de la tâche ou la variante de la teinte, et les questions sur le « quand » restent moins explorées que celles sur le « si ». Une liste qui promet « le vert égale confiance » sans condition ne rend donc pas compte de l’état de la recherche.

Une couleur signifie-t-elle la même chose partout et à toute époque ?

Non : le sens d’une couleur change avec la société et le moment, et le bleu en offre la démonstration la plus nette. Dans l’Antiquité grecque et romaine, selon Michel Pastoureau, le bleu « ne compte pas » ; depuis les premières enquêtes d’opinion, vers 1890, il arrive en tête des préférences partout en Occident, ce que l’historien relie à toute la civilisation occidentale.

La part des armoiries comportant du bleu passe d’environ une sur vingt à la fin du XIIe siècle à près d’une sur trois au début du XVe. La perception elle-même est une construction culturelle : pour un œil médiéval sensible à la saturation, un bleu délavé ressemble davantage à un vert pâle qu’à un bleu profond.

Les associations décrites en France valent pour un public occidental, et rien ne permet de les transposer telles quelles à une clientèle étrangère : ses couleurs se vérifient auprès de ce public.

Comment choisir les couleurs d’une marque sans s’appuyer sur des clichés ?

Il faut partir de la personnalité que la marque veut projeter et de son public, puis tester les teintes en situation, au lieu de chercher la couleur qui « veut dire » quelque chose. La démarche tient en quatre étapes :

  1. Choisissez trois adjectifs qui décrivent la marque (par exemple sérieuse, chaleureuse, accessible) avant de regarder la moindre teinte.
  2. Relevez les couleurs dominantes de vos concurrents directs, pour ne pas vous rendre interchangeable.
  3. Sélectionnez deux ou trois pistes de teintes, puis testez-les sur les supports réels : écran de téléphone, impression papier, enseigne, tampon.
  4. Consignez le choix, avec les valeurs exactes de chaque couleur, dans une charte graphique pour garder une cohérence d’un support à l’autre.

Cette méthode s’appuie sur ce que l’étude de Labrecque et Milne établit : les teintes sont associées à des traits de personnalité de marque, et c’est cette perception qu’un test auprès du public permet de vérifier.

Questions fréquentes

Le bleu est-il vraiment la couleur préférée des Européens ?

Oui, selon les sondages rapportés par la presse en 2010 : le bleu recueille environ 40 % des suffrages, devant le vert puis le rouge. Pastoureau précise que cette primauté s’observe partout en Occident depuis les premières enquêtes vers 1890. Ces chiffres décrivent un goût, pas ce qui déclenche un achat.

Le rouge nuit-il vraiment aux performances ?

Voir du rouge avant une tâche intellectuelle difficile a été associé à une baisse de performance dans des travaux de plusieurs laboratoires, tandis que porter du rouge a été associé à de meilleurs résultats en sport. La revue d’Elliot signale pourtant aussi des études non concordantes, ce qui impose la prudence avant d’en tirer une règle pour un site ou un emballage.

La saturation et la luminosité comptent-elles autant que la teinte ?

Elles comptent, puisque la deuxième expérience de Labrecque et Milne porte sur la façon dont la saturation et la luminosité renforcent les traits associés à une teinte. Leur troisième expérience conclut qu’un responsable marketing peut utiliser la couleur pour modifier la personnalité perçue d’une marque et l’intention d’achat. Deux bleus de saturation différente ne transmettent donc pas forcément le même message.

Le bleu a-t-il toujours été la couleur des garçons ?

Non. Selon l’historien Michel Pastoureau, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les hommes portent du rouge et les femmes du bleu, comme la Vierge. Avec la Réforme protestante, le rouge disparaît des Églises et des uniformes du pouvoir au profit d’un bleu plus sombre, et les femmes récupèrent le rouge, qui reste la couleur de la mariée jusqu’au XIXe siècle.

Pourquoi une étude de laboratoire ne se transpose-t-elle pas à un logo ?

Parce que la perception d’une couleur varie avec la distance de vision, la lumière ambiante et les couleurs voisines, des paramètres que beaucoup d’études n’ont pas standardisés. Seul un test sur vos supports réels renseigne vraiment.

Sources

Sources consultées le 24 octobre 2026, présentées sans liens cliquables.

  • Lauren I. Labrecque et George R. Milne, « Exciting red and competent blue: the importance of color in marketing », Journal of the Academy of Marketing Science, vol. 40, n° 5, 2012 (mise en ligne en 2011). Notice et résumé : https://colab.ws/articles/10.1007/s11747-010-0245-y
  • Andrew J. Elliot, « Color and psychological functioning: a review of theoretical and empirical work », Frontiers in Psychology, vol. 6, 2 avril 2015. https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyg.2015.00368/full
  • Satyendra Singh, « Impact of color on marketing », Management Decision, vol. 44, n° 6, juillet 2006. https://www.emerald.com/insight/content/doi/10.1108/00251740610673332/full/html
  • Encyclopædia Universalis, « Bleu. Histoire d’une couleur (M. Pastoureau) », article signé Patrick Boucheron, à propos de l’ouvrage de Michel Pastoureau publié au Seuil en 2000. https://www.universalis.fr/encyclopedie/bleu-histoire-d-une-couleur/
  • La Libre, « Comment le bleu est devenu la couleur préférée des Occidentaux ? », 15 février 2015. https://www.lalibre.be/lifestyle/magazine/2015/02/15/comment-le-bleu-est-devenu-la-couleur-preferee-des-occidentaux-LTQJSFV42RA7PNHXEMSZU4DOEA/
  • Guy Duplat, « Pas de vélo jaune, svp », La Libre, 13 décembre 2010. https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2010/12/13/pas-de-velo-jaune-svp-LHF4IPLMMFEXPNB4LUGOQJAXEU/
  • La Libre, « Une couleur à l’eau de rose », 28 mai 2011 (propos de Michel Pastoureau, Le petit livre des couleurs, Seuil). https://www.lalibre.be/lifestyle/mode/2011/05/28/une-couleur-a-leau-de-rose-S4OI4XCLSJDMDO5HOZJVA4YINM/
  • Éditions du Seuil, « Rouge, Histoire d’une couleur », présentation de l’ouvrage de Michel Pastoureau, parution le 6 octobre 2016. https://www.seuil.com/ouvrage/rouge-histoire-d-une-couleur-michel-pastoureau/9782021180336